Exercice dans la chaleur : que vaut vraiment cette étude sur l’oxydation des graisses chez les femmes et les hommes ?
Une étude de 2026 compare femmes et hommes pendant 2 heures de marche à 40°C. Elle observe une différence ponctuelle d’oxydation des graisses chez les hommes, mais plusieurs limites méthodologiques invitent à lire ce résultat avec prudence
*Cet article est un décryptage de l’étude suivante : Morrissey-Basler MC, Szymanski MR, Filep EM, et al. Fat Oxidation, But Not Subcutaneous Adipose Tissue Lipolysis, Differs Between Males and Females During a Treadmill-Based Heat Tolerance Test. European Journal of Sport Science. 2026;26:e70162. doi:10.1002/ejsc.70162
Lire une étude scientifique, ce n’est pas seulement lire sa conclusion. C’est regarder ce qui a été mesuré, chez qui, dans quelles conditions et avec quelles limites. Ce rappel vaut particulièrement en physiologie de l’effort, où un résultat apparemment simple dépend souvent fortement du protocole choisi.
L’étude dont il est question ici l’illustre bien. Sur le papier, son message semble clair : pendant un test de marche prolongé dans la chaleur, les hommes auraient oxydé plus de graisses que les femmes. Mais quand on regarde de près ce qui a été mesuré, l’histoire devient plus nuancée.
Le contexte : une question intéressante, mais plus complexe qu’elle n’en a l’air
Quand on fait de l’exercice dans un environnement chaud, le corps doit à la fois produire de l’énergie pour soutenir le mouvement et limiter la montée de la température interne. Cette situation intéresse les physiologistes, parce qu’elle met en tension plusieurs systèmes en même temps : thermorégulation, circulation sanguine, sudation, utilisation des substrats énergétiques.
Dans ce contexte, la question étudiée ici est légitime : femmes et hommes utilisent-ils les graisses de la même manière pendant un effort prolongé réalisé sous forte chaleur ?
Mais il faut déjà préciser de quoi on parle. L’étude porte à la fois sur l’oxydation des graisses, c’est-à-dire leur utilisation comme carburant, et sur la lipolyse, c’est-à-dire la mobilisation des réserves stockées dans le tissu adipeux. Ces deux phénomènes sont liés, sans se confondre. On peut donc observer une différence à l’échelle du corps entier sans la retrouver dans un dépôt graisseux précis.
C’est précisément ce que les auteurs ont voulu explorer, en regardant aussi ce qui se passait localement dans la graisse sous-cutanée abdominale. Sur le principe, l’idée est bonne. En pratique, elle soulève une question critique majeure : ce site est-il vraiment le plus pertinent pour comparer femmes et hommes ?
Ce que l’étude a fait
Les auteurs ont recruté 24 adultes physiquement actifs, dont 11 hommes et 13 femmes, âgés en moyenne d’une vingtaine d’années. Le protocole comprenait plusieurs visites : un test d’effort maximal, une mesure de composition corporelle par DXA, puis une séance expérimentale consacrée à l’effort en chaleur.
Lors de cette séance principale, les participants arrivaient à jeun. Des sondes de microdialyse étaient ensuite placées dans la graisse sous-cutanée abdominale afin de mesurer le glycérol interstitiel, utilisé comme indicateur de lipolyse, ainsi qu’un ratio à l’éthanol servant à estimer le débit sanguin local.
Les participants entraient ensuite dans une chambre climatique réglée à 40°C avec 40% d’humidité relative. Après une courte phase d’équilibration, ils réalisaient 2 heures de marche sur tapis à 5 km/h avec 2% d’inclinaison. Le protocole était donc long, mais d’intensité relativement faible.
Pendant le test, les chercheurs ont mesuré plusieurs choses :
- la température rectale et la fréquence cardiaque ;
- la perte de masse corporelle ;
- la dépense énergétique de repos avant et après l’épreuve ;
- les échanges gazeux à 30 et 90 minutes pour estimer l’oxydation des glucides et des graisses ;
- plusieurs biomarqueurs sanguins ;
- et les variations locales de la graisse abdominale via la microdialyse.
Le protocole est cohérent avec la question posée. Mais un point doit déjà être noté : tous les participants ont effectué la même charge absolue, c’est-à-dire la même vitesse et la même pente, indépendamment de leur masse corporelle ou de leur sollicitation relative. Cette décision pèse lourd dans l’interprétation des résultats.
Ce que l’étude a observé
Les résultats bruts peuvent se résumer en quelques points.
D’abord, les hommes présentaient une dépense énergétique de repos plus élevée avant comme après l’épreuve, ainsi qu’une production de chaleur métabolique moyenne plus élevée pendant l’exercice. Compte tenu des différences de masse corporelle et de masse maigre entre groupes, ce constat n’a rien de surprenant.
Ensuite, à 30 minutes d’effort, l’oxydation des graisses était plus élevée chez les hommes : 3,92 g/min contre 3,58 g/min chez les femmes. En revanche, à 90 minutes, cette différence n’était plus statistiquement significative.
Les auteurs résument ce point ainsi :
“Fat oxidation was higher in males” (l'oxydation des graisses était plus haute chez les hommes)
C’est exact, mais seulement si l’on garde en tête que ce résultat repose sur un temps de mesure précis, et non sur une différence robuste observée à toutes les étapes de l’effort.
Autre résultat majeur : la lipolyse de la graisse sous-cutanée abdominale, estimée à partir du glycérol interstitiel, ne différait pas significativement entre femmes et hommes au fil du protocole.
Les auteurs l’écrivent très clairement :
“There were no differences in SCAAT lipolysis” (Il n'y avait pas de différence de lipolyse dans une mesure contrainte par contrainte)
Autrement dit, la différence ponctuelle observée sur l’oxydation globale des graisses ne s’accompagnait pas d’une différence nette de mobilisation locale dans le dépôt adipeux étudié.
L’étude rapporte aussi qu’à 90 minutes, le ratio éthanol sortie/entrée suggérait un débit sanguin adipose local plus faible chez les femmes. Du côté des biomarqueurs sanguins, il n’y avait pas de différence claire entre sexes pour les acides gras non estérifiés, l’insuline, le cortisol, l’épinéphrine, la norépinéphrine ou l’IGF-1. Enfin, les femmes présentaient une température rectale plus élevée à certains moments du test et une fréquence cardiaque plus haute, sans différence statistiquement significative sur la hausse totale de température rectale entre le début et la fin.
À première vue, le tableau semble simple : un signal sur l’oxydation des graisses chez les hommes, mais pas de différence sur la lipolyse abdominale locale. Le problème, c’est que ce que ce protocole permet réellement de conclure reste limité.
Pourquoi il faut lire cette étude avec prudence
La première raison tient à la solidité du signal principal. Le résultat qui attire le plus l’attention - l’oxydation des graisses plus élevée chez les hommes - n’apparaît que à 30 minutes, pas à 90 minutes. Cela ne suffit pas à invalider le résultat, mais cela oblige à rester mesuré. On n’a pas ici une différence persistante, stable, retrouvée tout au long du test.
La deuxième raison, probablement la plus importante, tient au fait que les participants ont tous fourni la même charge absolue, mais pas la même charge relative. Les auteurs le reconnaissent d’ailleurs dans leur discussion : l’intensité représentait environ 33% du VO₂max chez les hommes contre 38% chez les femmes.
Cette différence n’est pas un détail. Le partage entre lipides et glucides dépend en partie de l’intensité relative de l’effort. Comparer deux groupes à charge absolue identique revient donc à comparer des organismes qui ne travaillent pas exactement au même niveau relatif. Dans ce contexte, attribuer directement l’écart observé au seul sexe biologique devient délicat.
Troisième limite : les groupes différaient fortement en masse corporelle, en masse maigre, en pourcentage de masse grasse et en production de chaleur métabolique. Là encore, ce n’est pas un “défaut” au sens strict ; c’est simplement que l’étude compare deux groupes réels, qui ne diffèrent pas sur une seule variable. Il est donc difficile de savoir quelle part du signal observé relève du sexe, de la taille corporelle, de la masse maigre, de la chaleur produite, ou d’une combinaison de ces facteurs.
Quatrième limite, et sans doute la plus intéressante sur le plan physiologique : le site de mesure local. Les auteurs ont choisi la graisse sous-cutanée abdominale parce qu’il s’agit d’un dépôt important et souvent utilisé comme proxy du métabolisme lipidique. Mais ce choix est discutable dans une comparaison femmes-hommes.
Les différences entre sexes portent aussi sur la répartition des graisses et sur la réactivité des dépôts adipeux. Les tissus abdominaux, glutéaux, fémoraux et viscéraux n’ont pas les mêmes propriétés. Les régions glutéo-fémorales, plus marquées chez les femmes en moyenne, ne répondent pas comme l’abdomen sur le plan adrénergique. En pratique, une microdialyse limitée à l’abdomen peut manquer une partie des différences physiologiques les plus pertinentes.
Cinquième limite : la taille de l’échantillon. Avec 24 participants au total, l’étude reste modeste. Et ce nombre diminue encore pour certaines analyses, car des données de microdialyse ont dû être exclues. Pour certains biomarqueurs, les mesures n’étaient disponibles que dans un sous-groupe plus petit encore. Ce point compte, car plus l’échantillon est réduit, plus il devient difficile de distinguer un signal physiologique réel d’une variation liée au bruit statistique.
Sixième limite : le cycle menstruel n’était pas contrôlé. Les auteurs ont bien dosé la progestérone, ce qui est mieux que rien, mais ils n’ont pas standardisé la phase du cycle chez les participantes. Or les variations hormonales peuvent influencer la thermorégulation et, potentiellement, certains paramètres du métabolisme énergétique. Là encore, ce n’est pas un détail quand on cherche précisément à comparer des réponses physiologiques entre sexes.
Septième limite : la microdialyse elle-même. Les concentrations mesurées dépendent aussi du débit sanguin local, et les auteurs reconnaissent plusieurs fragilités techniques, notamment sur l’estimation de certaines valeurs de perfusat et sur la récupération du dialysat en environnement chaud.
Enfin, les biomarqueurs sanguins n’ont été mesurés qu’avant et après le test, pas tout au long de l’effort. Cela limite fortement ce qu’on peut déduire de la dynamique réelle du métabolisme pendant les deux heures de marche.
Ce que cette étude permet de dire - et ce qu’elle ne permet pas de dire
Ce travail permet de dire qu’dans ce protocole précis, chez de jeunes adultes actifs, soumis à 2 heures de marche à 40°C, les hommes ont présenté à 30 minutes une oxydation des graisses un peu plus élevée que les femmes, sans différence nette de lipolyse dans la graisse sous-cutanée abdominale.
C’est déjà une information intéressante. Elle suggère que l’oxydation globale des graisses et la lipolyse locale dans un dépôt précis ne racontent pas forcément la même histoire.
En revanche, l’étude ne permet pas de conclure que les hommes “utilisent mieux” les graisses que les femmes dans la chaleur. Elle ne permet pas non plus d’affirmer que la différence observée vient directement du sexe en tant que tel, indépendamment de l’intensité relative, de la masse maigre, de la production de chaleur, du site de mesure ou du contexte hormonal.
Elle ne permet pas davantage de conclure que la graisse sous-cutanée abdominale serait un reflet fidèle du métabolisme lipidique global, surtout dans une comparaison entre sexes. Et elle ne tranche certainement pas la littérature existante sur l’utilisation des lipides pendant l’effort.
En réalité, cette étude est surtout utile parce qu’elle montre où se situe l’incertitude. Un résultat métabolique global peut reposer sur plusieurs compartiments biologiques : tissu adipeux abdominal, autres dépôts sous-cutanés, graisse intramusculaire, transport des acides gras, captation musculaire, ré-estérification. L’un des mérites du papier est de rendre visible cette complexité, même s’il ne la résout pas.
Ce qu’on peut retenir
Si l’on adopte une lecture critique, on peut retenir cinq idées assez simples.
1. L’étude pose une bonne question et utilise un protocole original, combinant mesures globales et mesure locale par microdialyse.
2. Le résultat principal en faveur d’une oxydation des graisses plus élevée chez les hommes existe, mais il reste ponctuel et contextuel.
3. Le fait de ne pas observer de différence dans la graisse sous-cutanée abdominale ne signifie pas qu’il n’existe aucune différence physiologique entre sexes ; cela peut aussi signifier que le site de mesure ne capture pas bien cette différence.
4. Plusieurs limites méthodologiques importantes - taille d’échantillon, charge absolue identique, cycle menstruel non contrôlé, limites techniques de la microdialyse - réduisent la portée des conclusions.
5. La bonne manière de lire cette étude n’est ni de la rejeter, ni de la transformer en verdict. C’est de la considérer comme une pièce du puzzle, utile surtout pour ce qu’elle montre et pour ce qu’elle ne permet pas encore d’établir.
C’est sans doute la leçon la plus générale à tirer ici. Une étude n’est pas un verdict ; c’est une proposition argumentée, toujours partielle. La lire d’un œil critique ne revient pas à s’en méfier systématiquement, mais à la prendre assez au sérieux pour examiner ses angles morts.
Dans le cas présent, ces angles morts comptent vraiment. Ils expliquent pourquoi cette étude mérite d’être lue, non comme la preuve qu’un sexe “brûle mieux” les graisses que l’autre dans la chaleur, mais comme un travail utile qui documente un signal intéressant tout en laissant ouvertes les questions les plus importantes.