Toutes les graisses ne se valent pas : comment la source de graisse alimentaire influence notre défense immunitaire contre le cancer
Cet article décrypte une étude récente révélant que la source des graisses alimentaires influence la capacité du système immunitaire à lutter contre le cancer, indépendamment de l’obésité. Focus sur le rôle des graisses animales versus végétales
Cet article est un décryptage de l'étude suivante : https://www.nature.com/articles/s42255-025-01330-w
Kunkemoeller, B., Prendeville, H., McIntyre, C. et al. The source of dietary fat influences anti-tumour immunity in obese mice. Nat Metab 7, 1630–1645 (2025). https://doi.org/10.1038/s42255-025-01330-w
L'obésité touche aujourd'hui près d'un milliard de personnes dans le monde et constitue un facteur de risque reconnu pour au moins 13 types de cancers, notamment les cancers du sein, du foie et colorectal. Mais une nouvelle étude publiée dans Nature Metabolism révèle un aspect jusqu'alors méconnu de cette relation complexe : la source des graisses alimentaires joue un rôle déterminant dans notre capacité immunitaire à lutter contre les tumeurs.
Cette recherche, menée par une équipe internationale dirigée par Lydia Lynch, affine notre compréhension des liens entre alimentation et cancer en démontrant que toutes les graisses alimentaires n'ont pas le même impact sur notre système immunitaire, même dans un contexte d'obésité équivalente.
Une découverte inattendue : l'obésité ne raconte pas toute l'histoire
L'équipe de recherche a nourri des souris avec différents régimes riches en graisses (45% des calories provenant de lipides) issus de sources variées : saindoux, suif de bœuf, beurre, huile de coco, huile d'olive et huile de palme. Après 10 semaines de ce régime, toutes les souris avaient développé une obésité équivalente, avec des symptômes métaboliques similaires : hyperglycémie, intolérance au glucose et résistance à l'insuline.
Pourtant, lorsque les chercheurs ont injecté des cellules cancéreuses (mélanome B16-F10) à ces souris, les résultats ont été surprenants. Les tumeurs ont grandi significativement plus rapidement chez les souris nourries avec des graisses d'origine animale - saindoux, suif de bœuf et beurre - tandis que celles nourries avec des graisses végétales - huile de coco, d'olive et de palme - ne présentaient pas d'accélération de la croissance tumorale par rapport aux souris témoins.
Cette observation fondamentale suggère que la source de graisse alimentaire peut découpler la croissance tumorale de l'adiposité, remettant en question l'idée selon laquelle l'obésité en elle-même serait le seul facteur déterminant.
Deux mécanismes distincts d'affaiblissement immunitaire
Pour comprendre ces différences, l'équipe s'est concentrée sur les deux régimes aux effets les plus contrastés : le beurre (qui accélérait le plus la croissance tumorale) et l'huile de palme (qui n'avait pas d'effet néfaste).
L'affaiblissement des cellules NK : une question de métabolisme énergétique
Les cellules Natural Killer (NK) constituent notre première ligne de défense contre les cellules cancéreuses. L'étude révèle que chez les souris nourries au beurre, ces cellules NK accumulent des gouttelettes lipidiques intracellulaires qui paralysent littéralement leur métabolisme.
Les résultats sont sans équivoque :
"Les cellules NK provenant de souris nourries avec un régime riche en graisses à base de beurre présentaient une réponse métabolique aux cytokines significativement altérée - caractérisée par une diminution du taux d’acidification extracellulaire et du taux de consommation d’oxygène, correspondant à une glycolyse et à une phosphorylation oxydative réduites.",
Ceci témoignant d'une véritable paralysie métabolique.
Les chercheurs expliquent :
"Nous avons constaté que les cellules NK des souris nourries avec un régime riche en graisses à base de beurre présentaient une expression d’Ifng* altérée, tandis que celles des souris nourries avec un régime riche en huile de palme ne présentaient pas cette altération."
*Ifng = Interféron-gamma : une cytokine, c'est-à-dire une protéine de signalisation importante du système immunitaire.
Plus révélateur encore, l'accumulation de gouttelettes lipidiques est drastiquement différente entre les groupes :
"Les cellules NK provenant de souris nourries avec un régime riche en graisses à base de beurre présentaient une teneur en lipides neutres significativement plus faible"
comparativement à celles nourries à l'huile de palme.
Les lymphocytes T CD8+ : victimes d'un métabolite toxique
Les lymphocytes T CD8+, ces "soldats" spécialisés dans l'élimination des cellules cancéreuses, subissent un sort différent mais tout aussi dommageable. Contrairement aux cellules NK, ils n'accumulent pas de lipides intracellulaires, mais sont empoisonnés par des métabolites spécifiques circulants.
L'identification du mécanisme est remarquable dans sa précision :
"Nous avons identifié 30 métabolites différentiellement exprimés, dont trois étaient significativement augmentés dans le régime riche en graisses à base de beurre par rapport à celui à base d’huile de palme. Ceux-ci incluent la stéaroyl-carnitine (CAR18:0) et la myristoyl-carnitine (CAR14:0). "
Cette molécule, significativement élevée chez les souris nourries au beurre mais pas chez celles nourries à l'huile de palme, s'avère hautement toxique pour les lymphocytes T CD8+.
Lorsqu’on expose des cellules immunitaires appelées lymphocytes T CD8+ à la stéaroyl-carnitine en laboratoire, leur fonctionnement est perturbé : la production d’une molécule essentielle pour lutter contre les tumeurs (l’interféron-gamma) diminue fortement. Plus la molécule de carnitine est "longue", plus cette diminution est importante.
Des mécanismes confirmés chez l'humain
Cette recherche ne se limite pas au modèle murin. Les chercheurs ont testé les effets de la stéaroyl-carnitine sur des lymphocytes T CD8+ humains isolés de donneurs sains.
Les résultats sont clairs : lorsque certaines molécules (appelées acylcarnitines) ont été ajoutées à des cellules du système immunitaire humain, les chercheurs ont remarqué que l’une d’elles (le CAR18:0) empêchait ces cellules de produire des substances qui aident normalement à combattre les infections, par rapport à d’autres formes testées ou à un simple contrôle.
Cette découverte est d'autant plus pertinente que des études antérieures ont montré que l'obésité et le diabète de type 2 chez l'humain sont associés à des concentrations élevées d'acylcarnitines à chaîne longue, incluant la stéaroyl-carnitine.
L'importance de la composition nutritionnelle
L'analyse détaillée des régimes alimentaires révèle des différences compositionnelles cruciales. Les données sont précises :
"Le régime riche en graisses à base de beurre contenait 63,1 % d’acides gras saturés, tandis que celui à base d’huile de palme n’en contenait que 43,5 %. Par ailleurs, le régime à base d’huile de palme comportait une plus grande proportion d’acides gras mono-insaturés et polyinsaturés (respectivement 39,9 % et 16,5 %)"
Plus spécifiquement, le beurre est enrichi en acide myristique (C14:0) et acide stéarique (C18:0), précurseurs directs des acylcarnitines immunosuppressives identifiées.
Cette corrélation directe entre la composition en acides gras du régime et l'accumulation plasmatique des métabolites correspondants souligne l'impact direct de nos choix alimentaires sur notre environnement métabolique interne.
Des implications plus larges : le paradoxe immunitaire de l'obésité
Cette étude éclaire ce que les chercheurs appellent le "paradoxe immunitaire de l'obésité" : comment l'obésité peut simultanément promouvoir l'inflammation chronique (nuisant au métabolisme) et l'immunosuppression (augmentant le risque de cancer et d'infections).
Les acylcarnitines semblent jouer un double rôle dans ce paradoxe. D'un côté, elles activent les voies pro-inflammatoires dans plusieurs types cellulaires et stimulent la production de certaines cytokines pro-inflammatoires. De l'autre, elles suppriment les réponses anti-tumorales des lymphocytes T CD8+, créant un environnement favorable au développement tumoral.
Validation sur plusieurs modèles tumoraux
L'équipe a étendu ses observations au-delà du mélanome initial. Les effets délétères du régime au beurre ont été confirmés sur des modèles d'adénocarcinome mammaire et d'adénocarcinome pulmonaire, suggérant un mécanisme d'action généalisable. Cependant, tous les types tumoraux ne répondent pas de manière identique, soulignant la complexité des interactions entre régime alimentaire, métabolisme et oncogenèse.
Une expérience particulièrement élégante utilisant des souris déficientes en cellules NK et T a confirmé que les différences de croissance tumorale observées dépendent entièrement de ces populations lymphocytaires. En l'absence de ces cellules immunitaires, les différences entre régimes disparaissent complètement.
Vers une approche nutritionnelle de précision ?
Ces découvertes ouvrent la voie à des approches thérapeutiques innovantes. L'étude conclut avec optimisme :
"Modifier la source des graisses alimentaires, et donc le milieu des métabolites associés, pourrait être un moyen simple et abordable de favoriser une réponse immunitaire antitumorale efficace dans certains cancers liés à l’obésité, potentiellement sans nécessiter de perte de poids"
L'idée d'une "nutrition de précision" - adaptant spécifiquement la composition alimentaire pour optimiser les réponses immunitaires - pourrait compléter les thérapies anticancéreuses traditionnelles. Cette approche présenterait l'avantage de ne pas nécessairement exiger une perte de poids, souvent difficile à obtenir et maintenir.
Limites et perspectives
Les chercheurs reconnaissent certaines limites à leur travail. Les régimes utilisés, basés sur des sources uniques de graisse, ne reflètent pas la diversité de l'alimentation humaine typique. De plus, l'impact des différentes sources de graisse n'est pas uniforme sur tous les types tumoraux testés.
Une observation intriguante mérite attention : Les auteurs sont transparents sur ces aspects :
"Lorsque des souris ont reçu un régime riche en graisses (HFD) pendant seulement une semaine avant l’injection de la tumeur, et n’ont donc pas développé d’obésité, aucune différence dans la croissance tumorale B16 n’a été observée entre les souris nourries avec un régime riche en graisses à base de beurre, d’huile de palme ou un régime SFD"
Ceci suggère que l'obésité établie, ou l'exposition prolongée aux régimes riches en graisses, est nécessaire pour que la source de graisse impacte la croissance tumorale.
Une perspective évolutionniste fascinante
Une observation fascinante soutient cette hypothèse :
"Un article récent examinant l’incidence du cancer dans le règne animal a démontré que la mortalité par cancer est associée à la composition de l’alimentation, et que les animaux carnivores présentaient la mortalité liée au cancer la plus élevée parmi les espèces étudiées"
Cette observation s'aligne parfaitement avec les résultats présentés, où les graisses d'origine animale (saindoux, suif, beurre) accélèrent la croissance tumorale contrairement aux graisses végétales.
Toutefois, il est important de souligner que cette corrélation ne doit pas être interprétée comme une invitation à exclure totalement la viande ou les produits d’origine animale de notre alimentation.
La viande de qualité, consommée dans des quantités adaptées à chacun, apporte des nutriments essentiels (protéines complètes, fer héminique, vitamines B, zinc, sélénium, créatine, carnosie, etc) primordiaux pour la santé.
L’objectif est donc davantage de diversifier les sources de lipides et de veiller à un bon équilibre alimentaire que d’évincer une famille d’aliments.
Implications cliniques et recommandations futures
Bien que cette recherche soit encore au stade préclinique, elle suggère que la qualité des graisses consommées pourrait être aussi importante, voire plus, que leur quantité dans le contexte de la prévention et du traitement du cancer.
Des études épidémiologiques récentes chez l'humain ont d'ailleurs montré que les régimes riches en graisses végétales prolongent la survie des patients atteints de cancer du pancréas par rapport aux régimes riches en graisses animales, confortant les observations expérimentales de cette étude.
Conclusion : repenser notre approche nutritionnelle
Cette recherche marque un tournant conceptuel important dans notre compréhension des liens entre alimentation, obésité et cancer. Elle démontre que l'impact de l'obésité sur le cancer ne peut être compris indépendamment de la composition nutritionnelle qui l'a générée.
Au-delà de la simple restriction calorique ou de la perte de poids, l'optimisation de la source des graisses alimentaires pourrait représenter une stratégie préventive et thérapeutique accessible. Cette approche "immunométabolique" de la nutrition ouvre des perspectives prometteuses pour améliorer l'efficacité de nos défenses naturelles contre le cancer.
Les mécanismes identifiés - paralysie métabolique des cellules NK par accumulation lipidique et intoxication des lymphocytes T CD8+ par les acylcarnitines - fournissent des cibles thérapeutiques concrètes pour de futures interventions. Ils soulignent également l'importance d'une approche multidisciplinaire intégrant nutrition, immunologie et oncologie pour relever le défi croissant des cancers liés à l'obésité.
Cette étude nous rappelle qu'en matière de nutrition, les détails comptent autant que les généralités, et que la source est aussi déterminante que leur quantité dans la préservation de notre santé.