Sommeil - Partie 4 - Sommeil et santé du cerveau : prévenir Alzheimer et Parkinson

Le sommeil ne sert pas seulement à reposer le cerveau : il joue un rôle clé dans la prévention des maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson. Mieux dormir pourrait bien être l’une des stratégies les plus prometteuses pour préserver nos fonctions cognitives en vieillissant

Sommeil - Partie 4 - Sommeil et santé du cerveau : prévenir Alzheimer et Parkinson


Sources :

https://alz-journals.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/alz.14495

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A reminder on the importance of sleep for brain health
A Mendelian randomization study provides compelling evidence that obesity may directly trigger autoimmune conditions

Le cerveau qui ne dort jamais vraiment – Système glymphatique et nettoyage nocturne

La nuit, le cerveau n’est pas inactif : il se met au contraire à nettoyer ses déchets. Les chercheurs ont découvert un système de drainage spécifique – le système glymphatique – qui fonctionne comme un « réseau d’égouts » du cerveau. Ce réseau fait circuler le liquide cérébro-spinal dans le tissu cérébral pour emporter les déchets métaboliques, dont notamment les agrégats d’amyloïde-β (Aβ) liés à Alzheimer. Or, ce système est nettement plus efficace durant le sommeil. En effet, pendant le sommeil profond, l’espace interstitiel cérébral se dilate d’environ 10 % (probablement à cause du rétrécissement des astrocytes - cellules gliales du cerveau protégeant les neurons) : ce gonflement des espaces facilite le flux de liquide et l’évacuation des toxines. Autrement dit, le sommeil agit comme une sorte de séance de ménage nocturne pour le cerveau, évacuant chaque matin le « désordre » accumulé dans la journée.

Malheureusement, cette fonction vitale décline avec l’âge. Des études chez l’animal montrent qu’avec le vieillissement l’activité glymphatique chute de 80 à 90 %. Or l’âge élevé est le principal facteur de risque des maladies neurodégénératives. Il est donc possible que le dysfonctionnement progressif de la filière glymphatique explique en partie pourquoi les protéines pathologiques comme l’amyloïde-β s’accumulent au fil du temps. Plusieurs expériences soutiennent ce lien causal : en particulier, la privation de sommeil chronique favorise chez l’animal l’augmentation de tau et d’agrégats amyloïdes dans le cerveau.

D’autres mécanismes s’ajoutent : le manque de sommeil perturbe l’équilibre inflammatoire du cerveau et accroît l’inflammation neuronale. Comme l’explique Peter Attia, « la perte de sommeil déclenche une augmentation de l’inflammation cérébrale et un dysfonctionnement du système glymphatique (le "système d’évacuation" du cerveau) ». À l’inverse, un sommeil suffisant et de bonne qualité aide à calmer les réponses inflammatoires et à maintenir le cerveau propre. Ces constatations suggèrent que pour préserver sa santé cérébrale, bien dormir est crucial, car c’est pendant le sommeil que le cerveau « nettoie ses canalisations » pour évacuer les molécules toxiques accumulées durant la journée.


Alzheimer : le rôle critique du sommeil REM – Biomarqueurs et latence REM

Le sommeil n’est pas uniforme : il alterne entre phases de sommeil profond (non-REM) et des phases de sommeil paradoxal (REM, Rapid Eye Movement), où surviennent le plus souvent nos rêves. Les recherches récentes suggèrent que ce dernier stade du sommeil joue un rôle décisif dans la prévention d’Alzheimer. Un travail publié en 2025 par Jiangli Jin et coll. a mis en évidence un lien entre la latence du sommeil paradoxal (le délai nécessaire pour entrer en phase REM après l’endormissement) et des marqueurs biologiques d’Alzheimer. Concrètement, plus cette latence REM est longue, plus les indicateurs de la maladie s’aggravent.

Dans cette étude, les participants ont subi une nuit de sommeil enregistrée et des bilans de biomarqueurs : imagerie PET de l’amyloïde-β et dosages sanguins de protéine tau phosphorylée et de facteur neurotrophique BDNF, par exemple. Les résultats montrent qu’un REML (REM Latency) élevé - c’est-à-dire un endormissement plus rapide en sommeil paradoxal - correspondait à une charge amyloïde plus importante et à des taux accrus de tau phosphorylé, tandis que le BDNF (une protéine protectrice du cerveau) chutait.

En d’autres termes, un sommeil paradoxal retardé et fragmenté s’associe à des signes biologiques avancés d’Alzheimer. Par contraste, l’étude n’a pas trouvé de lien significatif avec le sommeil lent profond (sommeil profond, non-REM), ce qui souligne l’importance particulière de la phase REM.

Les auteurs suggèrent que ce phénomène pourrait être dû au rôle du sommeil REM dans l’activation de circuits cognitifs et dans la régulation de la production de certains neuropeptides. Ils soulignent qu’un sommeil paradoxal perturbé est fréquemment observé chez les porteurs de l’allèle de risque APOE ε4 (facteur génétique d’Alzheimer) même avant l’apparition des symptômes. Cela laisse penser que les altérations du sommeil REM pourraient précéder et contribuer à la pathologie. Si ces résultats se confirment, la latence REM pourrait devenir un biomarqueur précoce intéressant d’Alzheimer.

En pratique, cela signifie que les cliniciens surveilleront peut-être un jour des paramètres du sommeil comme la durée et la qualité du sommeil paradoxal pour dépister précocement les risques de démence. Néanmoins, ces travaux sont encore récents et restent exploratoires. Par exemple, l’étude de Jin reste transversale, ce qui signifie qu’elle ne prouve pas formellement que la perturbation du sommeil cause directement les changements biologiques observés. D’autres recherches sont nécessaires pour déterminer si améliorer le sommeil paradoxal (médicaments favorisant ce stade, interventions comportementales, etc.) réduira effectivement le risque de maladie d’Alzheimer.


Parkinson et troubles du sommeil - RBD et signes précoces

Dans la maladie de Parkinson, les troubles du sommeil sont particulièrement fréquents (plus de la moitié des patients sont touchés). Outre l’insomnie et la somnolence diurne, un phénomène remarquable est le REM Sleep Behavior Disorder (RBD), ou trouble comportemental en sommeil paradoxal. Dans le RBD, l’atonie musculaire normale du sommeil paradoxal (qui empêche théoriquement de bouger durant les rêves) est levée. Ainsi, les patients « agissent » leurs rêves, souvent violents : ils parlent, giflent, se jettent du lit ou crient au cours du sommeil.

Ce trouble est rare dans la population générale (prévalence ~0,5 %) mais il est étroitement associé aux maladies à corps de Lewy, dont la maladie de Parkinson et la démence à corps de Lewy (DLB). Plus précisément, des études rétrospectives montrent que 50-80 % des patients atteints de DLB et 30-60 % des patients parkinsoniens ont présenté un RBD avant ou pendant leur maladie. Par exemple, environ la moitié des cas de démence à corps de Lewy ont auparavant manifesté ce trouble du sommeil. Ces chiffres élevés font du RBD un signal d’alarme : un patient ayant un RBD, même isolé, présente un risque important de développer, quelques années plus tard, une maladie neurodégénérative dopaminergique. En effet, les données prospectives indiquent qu’environ 20 % des patients RBD développeront Parkinson ou DLB dans les 5 ans, 40 % dans les 10 ans, et 52 % dans les 12 ans.

En clair, le RBD est souvent un prodrome de Parkinson ou de démence à corps de Lewy. Une personne ayant un RBD devrait être suivie de près : des neurologues expérimentés conseillent de surveiller l’apparition d’autres signes (tremblements, rigidité, troubles cognitifs, etc.). Ce lien s’explique en partie par le rôle de l’α-synucléine (la protéine qui s’accumule dans Parkinson) dans les mécanismes du sommeil. Chez les patients Parkinsoniens, la dégénérescence des circuits dopaminergiques et d’autres noyaux cérébraux altère la régulation normale du sommeil et des rythmes circadiens, entraînant des troubles d’endormissement et des éveils anormaux.

D’autres troubles du sommeil sont aussi fréquents dans la maladie de Parkinson (apnée du sommeil, syndrome des jambes sans repos, fragmentation du sommeil), mais le RBD reste l’un des plus spécifiques d’un contexte neurodégénératif. L’identification précoce de ce trouble pourrait donc permettre de dépister les malades de Parkinson avant l’apparition des symptômes moteurs classiques, ouvrant la voie à des interventions neurologiques plus précoces.


Une seule nuit suffit - Accumulation d’amyloïde-β et inflammation

Le sommeil a des effets immédiats sur la chimie cérébrale. Des expériences cliniques ont montré qu’une seule nuit de privation de sommeil est suffisante pour modifier les marqueurs de maladie d’Alzheimer dans le cerveau sain. Par exemple, dans un essai clinique, des volontaires privés d’une nuit de sommeil ont vu leur taux de peptide amyloïde-β augmenter dans le liquide céphalo-rachidien. Ce phénomène peut s’expliquer par la réduction du nettoyage glymphatique pendant la veille : sans phase de repos pour « laver » le cerveau, les déchets amyloïdes s’accumulent.

En parallèle, le manque de sommeil aiguë favorise un état inflammatoire. Comme le note Attia, « même une seule nuit d’éveil augmente l’inflammation neuronale ». Le système immunitaire du cerveau réagit à l’agression du manque de sommeil en activant les microglies et en libérant des cytokines pro-inflammatoires. Cette neuroinflammation est précisément un facteur qui, à long terme, accroît le risque de dégénérescence neuronale. Autrement dit, une nuit blanche génère un stress neurobiologique immédiat (accumulation d’amyloïde, activation gliale) qui, s’il se répète fréquemment, pourrait accélérer le développement d’Alzheimer.

L’effet rapide est frappant car il montre que les conséquences d’une mauvaise nuit sont loin d’être anecdotiques. Cela confirme la nécessité d’une hygiène de sommeil rigoureuse : les études suggèrent qu’au-delà du sommeil régulier, chaque nuit compte pour permettre au cerveau d’éliminer ses déchets et de contrôler l’inflammation.


Regards critiques sur la recherche - Limites des études épidémiologiques

Il faut toutefois interpréter ces résultats avec prudence. Les liens entre sommeil et maladies neurodégénératives reposent en grande partie sur des études d’observation et des travaux expérimentaux de durée limitée. Comme l’explique Peter Attia, il est impossible de réaliser un essai clinique randomisé sur plusieurs décennies portant sur le sommeil. On doit donc assembler des preuves issues d’études animales, d’essais court terme, et d’analyses épidémiologiques. Chaque méthode a ses limites : par exemple, les grands questionnaires déclaratifs ne mesurent pas parfaitement la réalité du sommeil, et les études en laboratoire ne reproduisent pas toujours le cadre quotidien des patients. Attia note que plusieurs travaux ont des défauts méthodologiques (échantillons biaisés, mesures incomplètes du sommeil, indices de « vieillissement cérébral » sans validation).

De plus, la majorité des études mentionnées sont transversales. Elles montrent qu’un sommeil dégradé coexiste souvent avec des signes précoces de pathologie cérébrale, mais ne prouvent pas la causalité. Par exemple, l’équipe de Jin souligne clairement : dans leur étude, « la direction de l’association ne peut être déterminée », car les données proviennent d’un instantané . Autrement dit, on ignore si c’est le mauvais sommeil qui a causé l’accumulation d’amyloïdes, ou si de jeunes lésions cérébrales en Alzheimer perturbent déjà le sommeil.

Cette ambiguïté s’inscrit dans un constat plus général : de nombreux experts considèrent aujourd’hui que la relation est bidirectionnelle. Wiehenberg et coll. rappellent que la démence naissante perturbe le rythme veille-sommeil (et pas seulement l’inverse), créant un cercle vicieux. En pratique, cela signifie qu’on ne peut pas prendre chaque corrélation comme la preuve d’un effet protecteur simple : des facteurs confondants (âge, hypertension, génétique, troubles respiratoires nocturnes, etc.) peuvent jouer un rôle à la fois sur le sommeil et sur le risque de maladie.

Pour toutes ces raisons, les scientifiques appellent à la prudence. Le sommeil apparaît comme un facteur de risque modifiable intéressant, mais son étude reste complexe. Aucun travail isolé ne suffit à conclure, et il faut combiner les signes biologiques, les données cliniques et peut-être à terme des essais thérapeutiques du sommeil pour confirmer l’impact réel sur la progression d’Alzheimer ou de Parkinson.

Néanmoins, l’ensemble des preuves actuelles (même si imparfaites) converge vers l’idée que maintenir un sommeil de bonne qualité est l’une des stratégies les plus prometteuses pour préserver le cerveau en vieillissant.