Psoriasis : quand la peau envoie des signaux qui dérèglent tout l’organisme

Le psoriasis n'est pas qu'une maladie de peau : il s'agit d'un trouble systémique où la peau dialogue avec l'ensemble de l'organisme, prédéterminant le risque de diabète et de troubles métaboliques. Décryptage des nouveaux messagers biologiques identifiés.

Psoriasis : quand la peau envoie des signaux qui dérèglent tout l’organisme
Illustration symbolique d’une peau humaine stylisée, avec des signaux lumineux partant de la peau vers des organes internes pour représenter l’influence systémique du psoriasis sur le métabolisme.

D’après la thèse doctorale de Vesela Gesheva (King’s College London, 2025)

https://kclpure.kcl.ac.uk/portal/en/studentTheses/identifying-key-circulating-and-skin-secretome-factors-that-orche

Introduction

Si l’on parle de maladies « dures à vivre », le psoriasis arrive souvent en tête. Des plaques rouges, épaisses, qui démangent et qui sont visibles sur la peau. Mais ce que beaucoup ignorent, c’est que le psoriasis est bien plus qu’un simple problème cutané. Grâce à la thèse de Vesela Gesheva, on comprend aujourd’hui à quel point cette maladie dialogue avec le reste du corps, dérègle le métabolisme, et prédispose à des maladies comme le diabète. Plongée dans un travail de recherche interdisciplinaire qui fait dialoguer dermatologie, immunologie et endocrinologie.

I – Une thèse, c’est quoi ?

On parle souvent de « publier un article », de « faire une étude », mais une thèse de doctorat, c’est plus que ça : c’est le travail de plusieurs années, qui mêle expériences originales et synthèse de la littérature scientifique, souvent sur des centaines de pages. La thèse de Vesela Gesheva vise à décrypter les liens entre le psoriasis et les anomalies du métabolisme, à travers l’étude des « facteurs secrets » (le secretome) œuvrant entre la peau malade, le sang et les tissus comme le foie ou le pancréas. Ce n’est donc ni une simple étude clinique, ni un unique article : c’est une référence sur le sujet pour les années à venir.

II – Théorie de départ : et si la peau était un organe « chef d’orchestre » ?

La peau n’est pas qu’une enveloppe protectrice : elle dialogue avec l’intérieur du corps. Chez la personne psoriasique, elle ne fait pas que s’enflammer localement : elle « émet » des signaux, par l’intermédiaire de protéines, cytokines et autres facteurs qui sont ensuite transportés dans le sang. Ces signaux peuvent agir à distance et dérégler la gestion du sucre, des graisses, et même du système immunitaire. Cette vision bouscule la vieille conception d’un psoriasis strictement limité à l’épiderme.

Il existe déjà de nombreuses preuves convaincantes que les patients atteints de psoriasis ont un risque accru de développer un diabète, des maladies du foie, ou une obésité abdominale. Mais jusqu’ici, ce lien restait flou. Cette thèse propose une hypothèse : le « secretome » de la peau psoriasique - son cocktail de protéines, de cytokines, et d’adipokines - agit sur le métabolisme général et pourrait expliquer la cascade de complications observées.

III – Méthodes : comment percer les secrets du psoriasis ?

Pour répondre à cette vaste question, la chercheuse a mené plusieurs types d’expériences :

1. Recrutement et suivi de patients

Des dizaines de patients atteints de psoriasis (à différents stades) ont été comparés à des sujets sains. On leur a :

  • prélevé du sang pour des dosages de cytokines, hormones métaboliques, adipokines (molécules produites par le tissu adipeux) ;
  • recueilli des fragments de peau : peau saine, peau lésée par le psoriasis.

2. Le « secretome » sous la loupe

La peau recueillie est incubée : le liquide qui va baigner les échantillons va recueillir les protéines, médiateurs et cytokines libérés, constituant ce fameux « secretome cutané ».

3. Effets sur des cellules humaines

Ce secretome est mis en contact avec :

  • Des cellules adipeuses (adipocytes) humaines en culture,
  • Des cellules pancréatiques (îlots de Langerhans),
  • Des kératinocytes (cellules de la peau saines).

On évalue alors

  • La résistance à l’insuline des adipocytes ;
  • Leur capacité à stocker des graisses ;
  • La sécrétion d’insuline par les cellules pancréatiques.

4. Révélateurs moléculaires

  • Analyses de l’ARN (gènes activés/désactivés),
  • Protéomique (identifier précisément quelles protéines sont présentes dans le secretome),
  • Tests statistiques : corréler les anomalies observées avec la gravité du psoriasis, les profils sanguins, etc.

 

IV – Résultats : la peau malade envoie des signaux qui désorganisent le métabolisme

Les grandes conclusions de cette thèse apportent un éclairage nouveau sur les liens entre inflammation chronique de la peau et troubles métaboliques :

  • 1. Un « cocktail » inflammatoire dans le sang des patients
    Les analyses montrent que les personnes atteintes de psoriasis ne souffrent pas seulement localement, mais présentent dans tout leur corps un climat inflammatoire. On retrouve dans leur sang des taux élevés de cytokines pro-inflammatoires, ainsi qu’une montée de certaines hormones comme la leptine (associée normalement à la satiété, mais impliquée aussi dans l’inflammation).
  • 2. Un secretome cutané « toxique » pour le métabolisme
    Mise en culture avec des adipocytes humains, le secretome issu de la peau psoriasique provoque :
    • Une résistance à l’insuline (le sucre reste dans le sang, le tissu adipeux ne le stocke plus correctement),
    • Un défaut de stockage des lipides,
    • Une augmentation du stress cellulaire,
    • Des modifications de l’activité de gènes impliqués dans la gestion des acides gras.
  • 3. Impact sur les cellules du pancréas
    Lorsque ce même secretome est testé sur des cellules pancréatiques (îlots de Langerhans), il y a :
    • Une diminution de la sécrétion d’insuline,
    • Une susceptibilité accrue à l’apoptose (mort cellulaire programmée) induite par le stress.
  • 4. Identification de médiateurs spécifiques
    Grâce à la protéomique et l’analyse transcriptomique, plusieurs protéines et cytokines spécifiques ont été identifiées, dont certaines n’avaient jamais été liées auparavant au psoriasis. Parmi elles, on compte l’IL-19 et l’IL-36α, ainsi que le PTMA. Les tests montrent que ces molécules seules sont capables de perturber la fonction des cellules pancréatiques ou adipocytaires humaines.
  • 5. Des réseaux de communication déréglés
    Les analyses bioinformatiques révèlent que le psoriasis active des cascades de signaux moléculaires qui sont habituellement impliquées dans l’obésité et le diabète !

V – Discussion : la maladie de peau, passerelle vers des maladies « internes »

Ce qui ressort de cette publication, c’est l’idée que le psoriasis ne se limite pas à l’épiderme. On découvre que la peau malade devient, à la façon de véritables glandes endocrines, un organe qui influence - voire empoisonne - le dialogue avec les autres organes du métabolisme.

Pourquoi est-ce si important ?

  • Parce que cela change radicalement la manière de comprendre la maladie : le psoriasis doit être abordé, diagnostiqué, et traité comme une maladie systémique, pas simplement cutanée.
  • Les résultats expliquent (au moins en partie) pourquoi les patients psoriasiques présentent +40 % de risque de diabète de type 2 et +20 % de maladies du foie gras, même après ajustement pour les facteurs de confusion classiques (IMC, alimentation, etc.).
  • Mieux encore : certaines molécules identifiées comme, par exemple, l’IL-36α (jusque-là étudiée surtout en dermatologie), pourraient un jour devenir des cibles thérapeutiques.
  • Le concept de “secretome toxique” ne s’arrête peut-être pas au psoriasis : il ouvre de nouvelles pistes pour d’autres dermatoses chroniques (eczéma, lupus cutané, etc.)

VI – Conclusion : un changement de paradigme et des perspectives thérapeutiques

  • Ce travail élargit le rôle accordé à la peau dans l’équilibre (ou le déséquilibre) métabolique de notre organisme.
  • Il propose un modèle dans lequel le psoriasis s’apparente à une “maladie du dialogue biologique” entre la peau, le système immunitaire, le tissu adipeux, et le pancréas.
  • Les découvertes de la thèse ouvrent plusieurs futures directions :
    • Développer des biomarqueurs sanguins ou cutanés spécifiques pour prédire les troubles métaboliques chez les patients psoriasiques.
    • Imaginer des traitements anti-inflammatoires ciblant non seulement l’épiderme, mais aussi les “messagers” impliqués dans le secretome.
    • Mieux individualiser le suivi des patients psoriasis à risque métabolique, avant même l’apparition des complications.
    • Relier la recherche dermatologique et endocrinologique pour toutes les maladies chroniques où la peau "parle au reste du corps.

VII – Ce qu’il faut retenir (et pourquoi ça compte)

  • Le psoriasis est une maladie systémique, et pas seulement une affection de la peau.
  • Le dialogue biologique entre la peau malade et le métabolisme général passe par des « messagers secrets » (secretome) produits localement mais agissant à distance.
  • Ces nouveaux messagers expliquent pourquoi les patients psoriasiques sont plus exposés à des maladies du métabolisme, même s’ils ne sont pas franchement obèses.
  • Traiter efficacement le psoriasis pourrait, à terme, réduire la part de diabète et de syndrome métabolique en population générale.
  • La recherche future s’ouvre sur des traitements qui protègeraient non seulement la peau, mais aussi tout l’organisme.