Le rôle complexe des myokines dans la fatigue liée aux maladies articulaires inflammatoires

La fatigue dans les maladies articulaires inflammatoires est un défi majeur. Cet article explore le rôle double des myokines, entre aggravation et atténuation de la fatigue, et souligne l'importance de l’activité physique adaptée pour les patients.

Le rôle complexe des myokines dans la fatigue liée aux maladies articulaires inflammatoires

Cet article est un décryptage de l’étude : Grzegorz Chmielewski et al., “The Dual Role of Myokines in Fatigue Associated with Inflammatory Joint Diseases”, Journal of Inflammation Research (2025)

https://www.tandfonline.com/doi/full/10.2147/JIR.S545914

Introduction

La fatigue est l’un des symptômes les plus redoutés dans les maladies articulaires inflammatoires telles que la polyarthrite rhumatoïde ou la spondylarthrite. Elle va bien au-delà d’une simple sensation de “coup de mou” : elle affecte lourdement la qualité de vie et complique la gestion de la maladie au quotidien.

Comprendre la fatigue dans ce contexte ne se limite pas à traiter l’inflammation, et de nouveaux acteurs ont récemment suscité l’intérêt des chercheurs : les myokines.

Dans cet article, nous allons explorer ce que sont les myokines, leur rôle dans le phénomène de fatigue, pourquoi leur action est dite "à double face", et ce que révèle l’état actuel de la recherche scientifique.


La fatigue dans les maladies articulaires inflammatoires : un symptôme central

La fatigue dans les maladies articulaires inflammatoires n’est pas seulement une impression de fatigue physique : c’est un trouble multifactoriel, complexe, qui persiste parfois même lorsque l’inflammation est bien contrôlée par les traitements modernes. Elle est "caractérisée par une sensation persistante d’épuisement, ayant un impact significatif sur la qualité de vie des patients et aggravant leur handicap".

Les causes de cette fatigue sont multiples, mêlant aspects physiologiques, psychologiques et sociaux. Dans la polyarthrite rhumatoïde par exemple, la relation entre l'activité de la maladie et la fatigue demeure floue et controversée d’une étude à l’autre. Ce symptôme montre également une forte association avec la douleur, les troubles du sommeil, le surpoids, ou certains troubles de l’humeur.

Il faut comprendre que l’apparition de la fatigue dans ce contexte ne dépend pas uniquement de l’inflammation articulaire. La réponse inflammatoire systémique, caractéristique de ces maladies, entraîne la libération de cytokines et autres médiateurs capables de générer ce que les spécialistes appellent un "comportement de maladie" : une réponse globale de l’organisme associant fatigue, troubles du sommeil, perte d’appétit, lenteur de la pensée…


Que sont les myokines ?

On découvre depuis peu que nos muscles, au-delà de leur fonction de mouvement, agissent comme de véritables glandes endocrines : ils produisent et relâchent dans la circulation des molécules appelées myokines. Ces petites protéines, souvent sécrétées lors de la contraction musculaire, permettent au muscle de dialoguer avec d’autres organes - le foie, le cerveau, le cœur… - et de jouer un rôle dans la gestion de l’inflammation, du métabolisme, ou de la réparation tissulaire.

La myokine la plus connue est l’interleukine-6 (IL-6), désormais reconnue pour son double effet sur l’inflammation (anti-inflammatoire mais aussi potentiellement pro-inflammatoire selon le contexte). D’autres myokines majeures incluent la myostatine (qui freine la croissance musculaire), l’interleukine-15, l’irisine ou encore le BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), chacune ayant des fonctions spécifiques.

Définition
Myokines : Protéines produites et sécrétées par les cellules musculaires, jouant un rôle de messager entre le muscle et d’autres organes du corps.

Le lien entre inflammation, maladies articulaires et fatigue

La compréhension des maladies articulaires inflammatoires, telles que la polyarthrite rhumatoïde ou la spondylarthrite ankylosante, s’est nettement améliorée ces dernières années. Il reste cependant un enjeu de taille : la fatigue, qui persiste parfois malgré une amélioration de l’inflammation grâce aux traitements. Comme l’expliquent les chercheurs, la relation entre l’état d’activité de la maladie et la fatigue reste complexe et multifactorielle. La fatigue, loin d’être un simple effet secondaire, est plutôt vue comme une conséquence de la maladie qui "dépend de facteurs à la fois liés à la maladie elle-même et propres au patient”, incluant la douleur, l’humeur, le sommeil, le surpoids .

L’une des clés du phénomène serait la libération de cytokines et de médiateurs inflammatoires, dont certains traversent la barrière hémato-encéphalique, modifiant le fonctionnement cérébral et induisant le fameux "comportement de maladie" (fatigue, troubles cognitifs, perte d’appétit, etc.).


Les myokines : acteurs à double face

Les myokines sont des molécules multi-fonctions issues du muscle, qui dialoguent avec d’autres organes : elles peuvent réguler l’inflammation, mais sont parfois capables, à l’inverse, d'y contribuer ou d’exacerber la fatigue selon le contexte.

Parmi les principales :

  • L’interleukine-6 (IL-6) : la première myokine identifiée, libérée massivement lors de la contraction musculaire prolongée, exerce à la fois un effet anti-inflammatoire (en activant la libération d’IL-10, qui freine l’inflammation) et un effet pro-inflammatoire selon la voie utilisée. Son élévation chronique est associée à de la fatigue et à l’altération musculaire, tandis qu’un pic transitoire lors de l’exercice physique a un effet bénéfique sur l’inflammation et le métabolisme.
  • La myostatine : considérée comme un “frein” de la croissance musculaire, elle contribue à la perte de muscle : “des niveaux élevés de myostatine sont associés à une masse musculaire plus faible et à une inflammation accrue chez les patients atteints de polyarthrite rhumatoïde”. La myostatine favorise aussi certains médiateurs inflammatoires locaux.
  • L’interleukine-15 (IL-15) : cette myokine stimule la croissance et la survie des cellules immunitaires (lymphocytes B, T et NK), avec un rôle clé dans la défense contre les infections. Elle intervient aussi dans la croissance musculaire et la régulation de la masse grasse.
  • L’irisine : sécrétée lors du sport, elle favorise la brunissement du tissu adipeux (transformant la graisse blanche en graisse brune plus active), et pourrait participer aux effets bénéfiques du sport sur l’humeur, la cognition et la réduction de la fatigue.
  • Le BDNF : ce facteur neurotrophique, libéré par le muscle lors de l’exercice, soutient la croissance neuronale et la plasticité cérébrale. Il est impliqué "dans la protection contre le vieillissement cérébral et la maladie d’Alzheimer", selon l’étude, et sa diminution est liée à des troubles cognitifs et de l’humeur .
Exemples de fonctions des myokines

Régulation de la masse musculaire (myostatine, IL-15)
Contrôle de l’inflammation (IL-6, IL-10)
Stimulation des défenses immunitaires
Soutien neurologique (BDNF, irisine)

Ce que disent les recherches récentes

L’étude souligne le rôle ambivalent des myokines : "selon le contexte, leur action peut limiter la fatigue ou, à l’inverse, y contribuer en alimentant des processus inflammatoires ou métaboliques défavorables".

Des niveaux élevés d’IL-6 de façon chronique favorisent, par exemple, l’apparition de fatigue et de fonte musculaire ; néanmoins, une élévation aigüe (pendant l’exercice) a un effet globalement bénéfique sur l’inflammation et la récupération musculaire. “L’ajustement précis du profil des myokines circulantes, via une activité physique régulière, pourrait donc représenter une piste thérapeutique puissante pour lutter contre la fatigue résistante aux traitements conventionnels”, avancent les auteurs.

Certaines comorbidités, comme l’obésité ou le diabète de type 2, modifient aussi le profil des myokines de manière défavorable : plus de myostatine, moins d’irisine ou de BDNF, ce qui entretient la fatigue, l’inflammation et la fragilité musculaire.


Applications pratiques et perspectives

Même si l’on sait contrôler mieux l’inflammation articulaire, la fatigue reste "souvent sous-évaluée lors du suivi médical, car elle repose sur le ressenti subjectif du patient". L’étude insiste sur la nécessité d’une prise en charge globale : "l’information donnée au patient, la personnalisation de la réponse thérapeutique et surtout la promotion de l’activité physique adaptée apparaissent comme des axes majeurs pour améliorer la fatigue".

En particulier, l’activité physique régulière stimule la production des myokines bénéfiques, limite celles qui ont des effets négatifs, améliore la masse musculaire et protège la santé cérébrale.
La modulation ciblée de certaines myokines (médicaments, stratégies nutritionnelles…) commence aussi à être envisagée, sans réponses définitives à ce jour.


Conclusion

La compréhension du rôle des myokines, récemment considérés comme de véritables "messagers" entre le muscle, le système immunitaire et le cerveau, ouvre de nouvelles perspectives pour la prise en charge de la fatigue dans les maladies articulaires inflammatoires.

Comme le concluent les auteurs, "il faudra approfondir la connaissance des mécanismes en jeu, et développer de nouvelles approches pour restaurer un profil de myokines favorable à la santé globale du patient".

Mais déjà, l’étude montre que le mouvement, l’activité physique, et une approche personnalisée restent des leviers incontournables pour aider les patients à sortir du cercle vicieux de la fatigue chronique.


Définitions utiles
“Myokine : protéine produite par la cellule musculaire, dotée d’effets locaux ou à distance sur le métabolisme, l’inflammation, ou le cerveau.”
“Fatigue : perception subjective d’un épuisement, ne disparaissant pas avec le repos, et nuisant significativement à la qualité de vie.”
“Activité physique adaptée : activité adaptée à la condition du patient, visant à stimuler les bénéfices sans risquer la blessure.”